Aucune histoire d'amour de manga n'a été autant différée. Miura installe le couple au tome 9, le détruit au tome 13, puis consacre vingt-cinq tomes à le rendre impossible avant de le rendre à nouveau pensable. Ce dossier lit cette ligne comme la colonne vertébrale émotionnelle de l'œuvre — et comme son problème le plus délicat.
I. Deux orphelins de guerre
Guts et Casca se ressemblent avant de s'aimer. Tous deux ont été vendus ou pris enfants, tous deux doivent leur survie à un homme qui a exigé leur loyauté en échange, tous deux ne savent formuler leur attachement que par la discipline militaire.
Leur première scène commune est un duel raté ; leur premier vrai échange se fait sous la pluie, dans une grotte, quand Casca raconte son enfance. Miura procède par symétrie : chacun donne son passé à l'autre, ce qui est dans cette œuvre le seul geste d'intimité qui compte.

II. La nuit du tome 9, et son prix
Le tome 9 accorde au couple une seule nuit. Elle est immédiatement facturée : Guts part, Griffith tombe, l'Éclipse suit. Le récit établit là sa loi la plus dure — dans Berserk, un bonheur consenti est une créance ouverte.
Ce que la scène de l'Éclipse détruit n'est donc pas seulement un corps mais une possibilité. Casca perd la raison, et avec elle la capacité de reconnaître Guts. Pendant vingt tomes, l'homme le plus violent de l'œuvre porte une femme qui a peur de lui.

III. Vingt tomes de soin
Ce que Miura fait de cette impasse est sans équivalent dans le manga d'action : il transforme son héros en accompagnant. Nourrir, laver, protéger, supporter la terreur de l'autre — l'arc de la Conviction et la traversée de Fantasia sont, sous les monstres, une longue chronique de soin.
« Je ne peux pas la ramener. Je peux seulement rester. »Formulation de la rédaction
Le relais est collectif : Farnese apprend à s'occuper d'elle, Schierke construit la magie qui la protège, Roderick offre un navire, Elfhelm offre un lieu. Le couple ne redevient possible que parce qu'une communauté entière s'est formée autour de lui.
C'est aussi ce qui donne à Farnese son arc propre : elle passe de geôlière fanatique à soignante compétente, et cette transformation ne doit rien à un homme.

IV. Le réveil, et ce qu'il rouvre
Au tome 40, la réparation de l'esprit de Casca ne referme rien : elle rouvre tout. Elle se souvient — donc elle se souvient aussi de la nuit qui a suivi l'Éclipse, et de qui la lui a imposée. La scène de la reconnaissance est un traumatisme, pas une réunion.
Miura n'écrit donc pas la récompense attendue après vingt-cinq tomes de patience. Il écrit que le soin ne donne aucun droit, et que la guérison de l'autre peut vous éloigner de lui. Le couple est rendu à sa liberté, et cette liberté les sépare.
Les chapitres du Studio Gaga poursuivent cette ligne. C'est probablement le point où l'œuvre inachevée fait le plus mal : Berserk s'arrête au moment exact où la question redevient ouverte.

La lecture de l'arc Fantasia comme « chronique de soin » est une grille de la rédaction ; l'œuvre montre les gestes sans jamais nommer la relation en ces termes.

SchierkeSorcière, disciple de Flora
JudeauBande du Faucon